Ego

 

Je suis née au Québec, non loin de la Baie de Mingan, aux confins de la route 138. Disons plutôt que mon œil s’est ouvert dans ce grand pays sauvage. Je vis en France, j’arpente le monde par des moyens de locomotion divers, parfois seulement par l’imagination. Suivant la formule célèbre de Gary Winogrand, « je photographie pour voir […] ». Pour moi, photographier est une tentative pour m’affranchir des limites et des frontières imposées par les contingences de l’existence. C’est aussi une manière de franchir le monde de l’invisible, un appel du proche au lointain, une question adressée aux autres autant qu’à moi-même sur le temps et l’espace qui nous entourent, sur l’ombre et la lumière, ces éléments qui nous font signe depuis la nuit du temps… Je capte, je suis captée par les lumières errantes, celles qui traversent un visage ou un paysage. Fascinée par les astres comme par les traces du passé, je me heurte le plus souvent, comme tout un chacun, au monde tel qu’il est. Don Quichotte est mon héros. D’ailleurs, je renomme mes appareils inlassablement du même nom que la monture de ce chevalier fabuleux : Rossinante. Comme cette mule maladroite déguisée en cheval de guerre, mes appareils photographiques sont la plupart du temps de modestes compacts numériques que je dérègle aussitôt empoignés pour qu’ils deviennent le prolongement de mon œil, de ma main, de mon souffle. L’instant décisif est pour moi, celui de toute captation, qui se conjugue avec une forme de danse, de transe…

Lucie d’Errée

 

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